FOOD de Gordon Matta-Clark et le choc des cultures dans les années 70 à Soho

FOOD de Gordon Matta-Clark et le choc des cultures dans les années 70 à Soho.

Gordon Matta Clark, architecte de formation ayant opté pour la voie artistique, remet en question la rigidité des rapports de l’homme à son milieu urbain : au lieu de bâtir, celui ci soustrait des morceaux de murs, les perce afin de révéler la structure interne des bâtiments. Connu pour travailler sur le rapport à l’art et le tissu urbain à travers ses « dissections d’immeubles » et pour ses essais d‘anarchitecture, il brise ainsi les rapports d’échelle habituels.

Intéressé par les matériaux susceptibles d’être «recyclé, remodelé, et retravaillé », c’est sur ce principe qu’il créé en 1971 (à 28 ans) le restaurant Food au 127 Prince Street au sud de Houston Street à Soho, avec la photographe et danseuse Caroline Goodden.

En quoi ce projet a t-il littéralement été une « ouverture » dans le tissu urbain ? Comment cette expérience a-t-elle permis d’ « ouvrir » les portes de Soho aux promoteurs de la gentrification ?

Fondé sur les principes de travail en commun et de la vie artistique, Food est durant les 3 années de son existence de 1971 a 1974, la toile de fond des évènements liés à l’art à New York. Ce nouveau lieu de contre culture a permis de catalyser différents horizons sociaux est devenu central dans la scène artistique en plein essor des années soixante dix à Soho. Loin d’être « marginal», Food est un espace où l’artiste instruit peut créer et transmettre une nouvelle ouverture dans la scène de l’art.

Ce restaurant, métaphore de l’aspect nourricier que la nourriture peut avoir sur la communauté a été conçu comme une entreprise communautaire dont le but était de soutenir la communauté artistique de Manhattan mais également comme une œuvre d’art. Food a permis de renforcer les liens entre les artistes à travers la nourriture qui devient ici une prolongation de la pratique artistique. Confronté au défi de changer l’aspect esthétique de la création artistique tout en servant un objectif plus social, ce lieu a donné aux artistes des années 1970, une plus grande chance de se rencontrer et collaborer les uns avec les autres.

Là-bas, artistes, poètes, musiciens, cinéastes, photographes, danseurs et peintres, étaient engagés dans la création artistique, la performance et la danse dans un lieu où l’on pouvait manger à moindre coût à des heures d’ouverture souples (11h30 jusqu’à minuit, jusqu’à 3 h le samedi, et fermé le lundi) et où l’on croisait Keith Sonnier, Hisachika Takahashi, Tinan Girouard, Robert Rauschenberg et Philip Glass.

Les gens qui y travaillaient n’étaient pas des professionnels de la cuisine, mais c’était l’idée : abattre tous ces obstacles de richesse et de classe et de statut dans le monde de la restauration.
A travers cette expérience, Matta-Clark questionne l’essence même de l’art. Au lieu de produire avec goût, il produit avec le goût, l’idée étant de rétablir le gout de façon gustative alternativement à la perception esthétique.
Il fait ainsi le lien entre « la sensation de saveur perçue dans la bouche et la gorge au contact d’une substance » et la capacité à discerner ce qui est de bonne qualité ou d’un haut niveau esthétique.
Ce travail sur l’acte de manger est donc étroitement lié à la façon dont la société moderne appréhende l’art.

food

Gordon Matta Clark et Carole Goodden devant le futur « FOOD »

« Dans une affaire de goût la position sociale n’est pas seulement un acte de classe, mais est un acte construit. »

(La distinction: critique sociale du jugement de goût, Bourdieu , 1984)

 

En effet, le gout est souvent considéré comme un acquis, une compétence culturelle utilisée pour légitimer les différences sociales.
Ce jeu sur le double sens du goût et de la façon dont nous percevons l’art a donc pour but de naturaliser les différences culturelles ; c’est finalement la proposition d’un mode d’acquisition de la culture faisant abstraction de ce que nous voyons pour se concentrer sur le ressenti.
À une époque où la contreculture était inaccessible pour qui ne faisait pas partie du milieu, Gordon Matta Clark propose une nouvelle plate-forme d’expérimentation ou au lieu du public artistique fermé habituel, peut participer ceux qui sont prêt à expérimenter.
Dans ce cadre Food a permit non seulement remettre en cause ces structures sociales préconçues, mais aussi les casser.
Ce changement d’audience de l’expérience souterraine dans le quartier considéré comme marginal de Soho marque le début de la gentrification du quartier.
Petit à petit, des visiteurs amateurs d’art de la classe moyenne et supérieure à la recherche d’expérience « exclusives » (ayant besoin de se distinguer des autres) ont commencé à fréquenter ce souterrain, puis des espaces artistiques moins connues.
Soho devient rapidement un quartier à la mode et donc un nouveau site commerciale. La création de galeries, de restaurants afin de répondre au besoin des visiteurs et des touristes désireux de plonger « dans l’ambiance » fait que la communauté artistique grandit en taille et en statut.
Ce qui reste aujourd’hui à la fin de ce processus est un quartier extrêmement coûteux qui allie le confort et le statut d’une communauté haut de gamme avec la mémoire viciée d’être le quartier des artistes.
Beaucoup, pour des raisons économiques ont dû tourner le dos au quartier de leurs origines et s’exiler de Soho.

Au bout de 3 ans, alors que l’intérêt autour de Food commençait à se dissiper, Matta Clark commence à diriger ses intérêts ailleurs et Goodden, dépassée par la gestion du restaurant décide elle aussi de quitter son poste.
En raison de difficultés financières, jusqu’en 1975 une nouvelle direction prend le relai. Afin de répondre à la pression économique, les nouveaux propriétaire en on fait un lieu sollicitant des clients plus riches afin de d’adapter à la nouvelle demande.
Ironiquement, Food a désormais été transformé en un espace de vente au détail à prix élevé qui se présente comme répondant à un «quelques chanceux»
En passant par une période de vitalité radicale, Soho est passé de quartier en semi-abandon à un quartier « branché » et doit en partie sa popularité et son grand développement urbain à des endroits comme Food, devenant à la mode en raison de leur statut « underground »

La société a besoin de l’art comme distinction dans la pratique sociale et quand le champ artistique lui-même est prêt à créer les dispositions esthétiques nécessaires, ce qui finit par se passer, c’est que cette action devient le point de départ de la gentrification et la montée d’une production artistique spécifique à sa propre clientèle.

Ava Rastegar et Chloé Barbas

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