MILGRAM . 2+2=5

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Au début des années 1960, Stanley Milgram, professeur de psychologie à Yale, mena une série d’expériences qui, dans l’esprit de bien des gens, confirmèrent les pires craintes quant à la relation entre le fascisme et la démocratie moderne. Comme l’indiquait le nom de l’expérience, Milgram s’intéressait à « l’obéissance et la responsabilité individuelle ». Il avait pour but de déterminer à quel point exactement un citoyen moyen pouvait être influencé par un régime de pouvoir et d’autorité. Il monta une expérience relativement simple. Deux personnes venaient à son laboratoire, prétendument pour prendre part à une étude sur la mémoire et l’apprentissage. L’une d’entre elles était désignée comme « l’apprenant » et l’autre, « l’enseignant ». On plaçait l’apprenant dans une pièce où on l’attachait avec des sangles sur une chaise et ou on fixait une électrode à son poignet. Entre-temps, l’enseignant était installé devant une grosse machine appelée « générateur de chocs, type ZLB ». Devant la machine se trouvait une série de commutateurs étiquetés, de gauche à droite, « Choc léger », « Choc modéré », « Choc intense », jusqu’à « Danger : choc violent ». Deux derniers commutateurs étaient nommés, simplement mais de façon sinistre, « XXX ». On expliquait ensuite à l’apprenant qu’il devait mémoriser des listes de paires de mots et qu’à chacune de ses erreurs l’enseignant lui administrerait un choc bref et aigu, d’une intensité croissante.

En fait, le concept expérimental était un piège élaboré. Le véritable sujet était « l’enseignant », et le but de l’expérience n’était pas de tester l’efficacité de la punition sur la mémoire, mais plutôt de voir jusqu’où irait une personne moyenne si on lui demandait d’infliger de la douleur à une victime innocente qui élevait une protestation. L’apprenant (qui était en fait un acteur) était un complice, et les chocs simulés.

Les résultats furent assez extraordinaires. Même si l’apprenant donnait souvent des signes évidents de souffrance (cris de douleur, plaintes sur l’état de coeur), l’enseignant continuait à lui poser des questions et à lui administrer des chocs, souvent même quand l’apprenant avait complètement cessé de réagir. Milgram fut lui-même étonné : plus de la moitié des résidants de New Haven, au Connecticut, semblaient prêts à soumettre un de leurs concitoyens à des électrochocs, jusqu’à ce qu’il tombe inconscient -et même mort-, simplement parce qu’un homme en blouse blanche leur en donnait l’ordre.

Lorsque les résultats de l’expériences furent publiés, bien des gens furent scandalisés, en partie parce que l’expérience soulevait des questions (qu’elle soulève encore) sur son degré d’éthique. Mais surtout parce que Milgram administrait un « choc violent » à nos idées préconçues sur la nature humaine et le caractère du mal. Il tira de ses tests la conclusion suivante : « Des gens ordinaires, qui font tout simplement leur travail, et sans aucune hostilité particulière de leur part, peuvent devenir les agents d’un processus terriblement destructeur. De plus, même lorsque les effets destructeurs de leur travail deviennent patents, et qu’on leur demande de poser des gestes incompatibles avec les normes fondamentales de la moralité, relativement peu de gens ont les ressources nécessaires pour résister à l’autorité. »

C’est précisément à la même conclusion qu’aboutit Hannah Arendt dans son livre de 1963, Eichmann à Jérusalem, qui renferme une série d’observations extraordinaires sur la mentalité d’Adolf Einchmann, le bureaucrate nazi chargé d’appliquer la « solution finale ». En couvrant le procès Eichmann pour The New Yorker, Arendt réalisa que la tentative des procureurs de décrire Einchmann comme un monstre sadique était fondamentalement erronée. Einchmann n’était qu’un bureaucrate ennuyeux et méticuleux, un conformiste. Milgram avait conçu son expérience comme une façon de vérifier la thèse d’Arendt sur ce qu’elle appelait la « banalité du mal ».

A l’époque, Arendt elle-même fut l’objet d’un mépris considérable pour avoir osé affirmer qu’un nazi comme Einchmann était tout sauf l’incarnation du mal. Les expériences de Milgram contribuèrent beaucoup à faire taire ces critiques et à intégrer la « banalité du mal » à la conception conventionnelle de la nature humaine dans notre culture. En outre, Milgram rendit beaucoup plus crédibles les parallèles que nombre de gens établissaient entre le fascisme et la « société de masse » américaine. Le conformisme devint rapidement le nouveau péché capital de notre monde occidental.

Lutter contre la société de masse s’apparentait alors à lutter contre une avancée hypothétique d’un retour protéiforme d’un fascisme doctrinal, politique ou économique. Le conformisme et sa notoriété, par l’expérience de Milgram entre autres, donna suite à une multitudes de courants et refus de la masse comme le Fluxus ; manifestation du refus de la culture globale des années 60.

Matthieu Bouchaud // Maxime Bougon // Florent Verdes

 

 

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